En 1953, paraît l’une des oeuvres maîtresses d’Anne Hébert, Le Tombeau des rois, un recueil de vingt-sept poèmes auquel l’auteur travaillait depuis dix ans. Faute d'avoir pu y intéresser les éditeurs, elle le publie à compte d'auteur aux Éditions de l'Institut littéraire grâce au prêt d'un ami, l'écrivain Roger Lemelin. Vers 1954, la venue au Québec du critique Albert Béguin et du poète Pierre Emmanuel lui offre une occasion de se présenter à la critique française. Dès leur retour en France, ils font connaître son recueil aux Éditions du Seuil qui le publient en 1960 avec son troisième recueil Mystère de la parole, sous le titre de Poèmes. Ce livre se mérite le prix du Gouverneur général, en 1961.
INTRODUCTION
Écrite avec une remarquable précision, cette œuvre brille d’une aveuglante clarté. Œuvre lumineuse certes, diront certains, mais encore faut-il pouvoir la lire. Tout le paradoxe est là. La justesse ne fait jamais de compromis, encore moins en poésie. Si la manière d’être juste peut varier du plus simple au plus complexe, la justesse elle-même, que tout lecteur sensible sait reconnaître intuitivement, reste immuable comme le bel équilibre qui l’organise. En cela, Le Tombeau des rois n’a pas vieilli d’un jour depuis sa parution, il y a un demi-siècle, et se classe parmi les œuvres universelles. Il devient donc impératif d’interroger cette oeuvre maîtresse dont les ramifications s’étendent à toute l’œuvre d’Anne Hébert. Pour y arriver, il faut permettre au texte de se dire dans toute la complexité et la richesse de son écriture, sans présumer de quelque sens avant l’acte de lecture lui-même. À la lecture de ce recueil, on constate à quel point notre façon d’imaginer est pauvre comparée à celle de la poète, nourrie par l’illusion géniale et souveraine des formes. Ainsi, la présence de la mort au centre de cette œuvre peut suggérer à première vue qu’il s’agit là d’un « livre triste ». Ce qui pourrait en rebuter plus d’un. Mais il importe de se rappeler qu’en poésie, comme dans la littérature en général, « la résolution du sens est dans la forme même, dans la matérialité formelle de l’expression » (Baudrillard, 1994 : 29). On sait déjà depuis longtemps que le sens est toujours malheureux. Par contre, « la langue, elle, est heureuse, même si elle désigne un monde sans illusion et sans espoir. Soit une intelligence sans espoir, mais une forme heureuse ». Ainsi, « la langue et l’écriture […] sont la résolution du malheur du sens par le bonheur de la langue » (Ibid : 30). Chez Anne Hébert, on retrouve précisément cette acuité de conscience liée au pouvoir de la langue, qui rend son œuvre si attrayante. Pour elle, le poème doit toujours s’accomplir « à ce point d’extrême tension de tout l’être créateur » (Hébert, 1960 : 69). Gilles Marcotte écrit à ce sujet : « Je ne sais pas si l’on mesure bien la somme de courage qui se dépense dans chacune des pages de ce livre et qui amène à la lumière tant de sombre et splendide matière » (Le Devoir, 2000). Cette exigence de l’auteure envers elle-même est exemplaire et trace la voie de notre lecture qui devra se faire aussi « à la pointe extrême de l’attention » : « tu ne me passeras pas à gué, mon ami, mon ami » (Hébert, 1960 :75).
COMPOSITION D’ENSEMBLE DU RECUEIL
La vision du « spacieux loisir » qu’offre
l’eau de la fontaine au regard émerveillé du sujet, constitue
l’événement fondateur du recueil. Suite à l’enchantement
dont elle devient l’objet devant le portail de la fontaine («
éveil au seuil d’une fontaine »), la locutrice entre dans
un espace imaginaire appelé « songe », sorte d’état
second à mi-chemin entre la vie et la mort. Elle y découvre
alors que cette « eau inconnue », substrat liquide du miroir limpide,
prenait sa source dans « les grandes fontaines » souterraines
de ses larmes. Comme si l’image du « spacieux loisir » cachait
mystérieusement sur son envers une peine inconsolable qu’elle
ignorait, avait oubliée ou refusait de reconnaître comme sienne.
Spectatrice étonnée de sa peine, elle décide bientôt
de l’assumer entièrement pour en comprendre le mystère.
Cette peine est associée à la perte de l’innocence qui
marque la fin de l’enfance, et dont témoignent plus tard les
trahisons de la vie adulte. L’inconstance et l’irrésolution
du coeur, soit toutes les contradictions qui jalonnent la vie affective, sont
à la source de ce divorce du cœur et de l’esprit. Par ailleurs,
bien que la peine soit personnelle, la quête de l’origine qu’entreprend
le sujet dès le début du recueil revêt aussi une dimension
collective puisque ce « mal » se révèle enraciné
dans la condition humaine, intimement lié aux origines de la vie. Atteindre
à la pureté rêvée de l’innocence originelle
devient donc pour le sujet le seul projet digne d’attention. Il s’en
remet alors à la mémoire pour retrouver les images du passé
dans leur pureté d’origine. En refusant de céder au désir
qui trompe et trahit, par une attention, une patience de tous les instants
dont le modèle lui est donné par l’attitude de la «
femme assise », il croit pouvoir ainsi créer les conditions parfaites
à la réintégration du « paradis perdu ».
Enfermée dans le « petit espace » de la stricte observance
de cette règle d’or que constitue le songe, le sujet attendra
donc résolument la rédemption de l’enfance.
Cependant, la solitude qui l’accable devient vite intolérable,
et le désir de vivre, comme celui de mourir, ressurgit sans cesse dans
son esprit. Consciente du pouvoir factice de la mémoire à faire
revivre les images du passé, elle souhaite parfois s’abîmer
dans le silence ou l’amnésie. Réduite ailleurs à
un état de prostration proche de la mort, elle cherche à s’échapper
du songe, bien qu’elle revienne toujours à son projet par une
sorte de hantise. Mais l’intemporalité nécessaire à
sa réalisation a son prix. À son insu, elle paye déjà
« à même » sa vie ce contrôle absolu sur chacun
de ses gestes. La retraite qu’elle s’impose dans le songe pour
éviter les désordres du désir, l’amène à
fréquenter la mort qui dort en elle dans le retranchement de ses os.
En quête du pur regard qui lui rendrait le monde dans son état
premier, elle s’étonnera alors d’être devenue l’hôte
du parasite qu’est « la fille maigre ».
Somme toute, à vouloir ainsi combattre le temps en se réfugiant
dans l’intemporalité du songe, le sujet suscite précisément
ce qu’il combat, renouvelle le mal qu’il refoule dans un cycle
infernal. La tension déployée pour atteindre à cette
pureté ne pourra donc s’achever que dans la mort, puisque c’est
là où s’accomplit ironiquement l’image inaltérable,
définitive de soi. Dans l’avant-dernier poème du recueil,
la locutrice comprend enfin le sens de ce dilemme dont elle est prisonnière.
Telle une grâce reçue contre toute attente, elle peut alors imaginer
la « douceur » de la réconciliation anticipée. Elle
sait surtout que son désir devra apprendre à s’exprimer
dans le respect de l’équilibre qui donne son sens à la
vie, établissant par le fait même la limite humaine à
ne jamais franchir. De cette révélation, elle reçoit
finalement la force nécessaire en vue de l’affrontement avec
les grands morts qui s’annonce.
Le sujet ne pourra faire l’économie de cette confrontation s’il
veut renaître à la vie et continuer d’aspirer à
la réconciliation promise. Seule la descente au tombeau lui permettra
de dénouer l’impasse. Dans « Le tombeau des rois »,
la locutrice désigne l’origine de son mal en la nommant «
l’auteur du songe »; ce qui laisse présumer de l’existence
d’une fiction organisée et signifiante dont elle serait le personnage
ou la victime. Cette quête d’identité marque le début
du retour à l’unité de la conscience, divisée sous
l’effet de l’enchantement. Son dédoublement, à l’origine
du songe, trouvera à se résoudre au cours de l’affrontement
lui-même, révélant alors l’identité complexe
de cet « auteur du songe ». Finalement, ce poème éponyme
établit la synthèse entre l’histoire individuelle du sujet
et l’histoire collective de l’humanité. Énoncé
dès les premières situations de poème, et rappelé
vers la fin du recueil, ce rapport d’interdépendance est au cœur
de l’affrontement qui oppose le sujet aux « sept grands pharaons
». En s’éclairant dans le dernier poème, il permet
au sujet de comprendre la nature véritable du songe et de s’en
libérer.
(Extrait de Robert Harvey, Poétique d’Anne Hébert. Jeunesse
et genèse, suivi de Lecture du Tombeau des rois, Québec, L’Instant
même, 2000)
* Sur Le Tombeau des rois, voir aussi ces quatre articles de Robert Harvey :
" La modernité comme travail du sujet dans l'oeuvre d'Anne Hébert", Cahiers Anne Hébert no 2, Montréal, Fides/Université de Sherbrooke, 2000, p. 27-42 (résumé)
La modernité comme travail du sujet chez Anne Hébert
par Robert Harvey
Après une brève définition de la modernité au
sens général du terme, l’article tente de démontrer
en quoi le travail du sujet chez Anne Hébert participe de la modernité
littéraire. La première partie traite plus spécifiquement
du sujet comme être problématique dans Les Songes en équilibre
; la seconde, du sujet comme travail énonciatif dans Le Tombeau des
rois. On s'intéresse tout particulièrement à la fluctuation
des instances énonciatives, ou locuteurs, dans les quatre premiers
poèmes du Tombeau des rois : " Au seuil d’une fontaine ",
" Sous la pluie ", " Les grandes fontaines " et "
Les pêcheurs d’eau ". Puis on voit en quoi ces opérations
linguistiques de l’énonciateur créent une " subjectivité
kaléidoscopique " qui donne son sens au texte. L’article
se termine par un bref aperçu de la distribution des indices énonciatifs
pour l’ensemble du recueil.
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"La traduction à sa juste mesure", Cahiers Anne Hébert no 3 , Montréal, Fides/Université de Sherbrooke, 2001 , p.45-61 (résumé)
La traduction à sa juste mesure par Robert Harvey
Toute bonne traduction devrait pouvoir rendre compte le plus fidèlement
possible des nuances du texte à traduire, surtout en poésie
où ces nuances sont tout le poème. L'exercice auquel donne lieu
ce texte consiste à comparer les quatre traductions du poèmes
« La chambre fermée », au moyen du relevé et de
l'analyse de leurs différences par rapport au texte de départ.
Nous démontrons que ces différences, loin d'être uniquement
stylistiques, relèvent le plus souvent de l'interprétation.
Considérant la précision des textes d'Anne Hébert, nous
nous interrogeons sur les raisons qui justifient ces différences parfois
importantes entre les quatre versions. En conclusion, nous proposons une nouvelle
version qui tend à retenir les meilleurs aspects de chacune de ces
traductions pour les combiner en un seul texte.
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« Réception et récupération du Tombeau des rois : l’allégorie-écran de l’interprétation identitaire », Les Cahiers Anne Hébert no 4, Montréal, Fides / Université de Sherbrooke, 2003, p.47-66 (résumé)
Réception et récupération du Tombeau
des rois :
l’allégorie-écran de l’interprétation identitaire
par Robert HARVEY
Un texte de Jacques Michon, publié dans Anne Hébert, parcours
d’une œuvre, sert d’amorce à cette réflexion
sur la réception du Tombeau des rois et son incidence sur l’interprétation.
À travers l’analyse des états successifs du discours critique,
on suit les relais qui conduisent progressivement la critique à modifier
sa perception de l’œuvre hébertien, alors que s’opère
un déplacement d’accent, du symbolisme poétique comme
idée communautaire dans les années 1940 et 1950, au symbolisme
poétique comme idée politique dans les années 1950 et
1960. En s’appuyant sur l’esthétique de la réception
et la sémiologie de la lecture, on tente par la suite de démontrer
en quoi cette interprétation de l’œuvre, axée sur
l’identitaire, fait écran au texte. Par l’analyse des lacunes
dans le fonctionnement de l’acte de lecture, on relève finalement
quelques-uns des aspects importants du texte occultés par l’allégorie
politique.
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« L’enfance spectrale à la fracture dans Les fous de Bassan », Les Cahiers Anne Hébert no 5, Montréal, Fides / Université de Sherbrooke, 2004, p. 111-122 (résumé)
L'enfance spectrale à la fracture dans Les fous de
Bassan par Robert Harvey
Dans Les fous de Bassan, comme dans tous les grands récits d'Anne Hébert,
l'enfance en allée se situe toujours aux fondements du songe et est
responsable du drame. Ce que vient rappeler d'entrée de jeu l'autotexte
tiré du Tombeau des rois et placé en position inaugurale du
chapitre « Olivia de la Haute Mer, sans date ». Nous étudions
d'abord la fonction matricielle de ce texte origine sur le texte centreur
pour mieux comprendre l'aliénation spectaculaire dont est victime Olivia
de la Haute Mer depuis « l'envers du monde ». Cette réversion,
opérée en secret selon les lois d'une alchimie complexe, constitue
par la suite l'objet de notre étude, alors que nous analysons le songe
de Stevens, ainsi que la relation triangulaire qu'il établit avec Nora
et Olivia comme catalyseur de sa violence. Finalement, après nous être
interrogé sur la véritable identité du tueur, nous en
arrivons à mesurer toute l'importance de cette hantise de la rédemption
de l'enfance chez le personnage, et ses conséquences tragiques.